Le cyber-harcèlement

« La génération girafe ». C’est ainsi que Yannick Chatelain, enseignant-chercheur, spécialiste des nouvelles technologies, surnomme les ados d’aujourd’hui, qu’il considère tous comme “geeks”. « La girafe est le mammifère qui dort le moins sur terre, explique-t-il. Elle surveille son environnement en permanence, dans l’attente d’un message, dans la crainte d’un danger. » Et force est de constater que les ados sont pareils : leur savane, ils la surveillent depuis Facebook, et l’alertent par un texto. Toujours dans l’attente d’un coup de fil, d’un message, d’un commentaire. Leur téléphone portable a remplacé leur journal intime. Il y a “toute leur vie” dedans. Le souci ? C’est que ce phénomène d’hyper-connexion en rencontre aujourd’hui un autre, celui de l’habituation, depuis leur plus tendre enfance, à la violence. « Dès 3 ans, s’indigne Jean-Charles Nayebi, psychologue et psychothérapeute, les enfants commencent à dégoupiller des tortues méchantes, à 5 ans ils ratatinent des monstres, et à 10 ans ils violent et braquent des banques dans les jeux vidéos. Ils ne savent plus ce qu’est la valeur d’un être humain. » Résultat : près d’un quart des moins de 18 ans dit avoir déjà été victime d’insultes ou de rumeurs sur les réseaux sociaux et le moindre conflit, via les nouvelles technologies, prend une ampleur qu’il n’aurait pas pris hier.

Le cyber-harcèlement : une violence décuplée

Attention, mettent en garde les spécialistes, pour comprendre le rôle des nouvelles technologies dans les rapports entre ados, il faut d’abord se méfier des amalgames. Internet, les réseaux sociaux et autres téléphones portables ne sont pas, en eux-mêmes, générateurs de violence. C’est l’usage qui en est fait, qui peut être dangereux. « Les nouvelles technologies permettent une propagation et un enchaînement qui n’existaient pas avant, analyse Jean-Charles Nayebi. La société virtuelle est en fait une transposition de la société réelle, mais de façon exacerbée. »

Pour expliquer comment l’agressivité d’une jeune fille envers une autre est complètement décuplée lorsqu’elle s’exerce à travers les nouvelles technologies, le psychologue en identifie les trois effets les plus dangereux. « Il s’agit de l’effet de propagation, de celui de la permanence, et de celui de l’aggravation. » La propagation, c’est la vitesse et l’ampleur avec lesquelles les propos ou les images vont se diffuser. « C’est une chose d’être harcelé par une personne, c’en est une autre de l’être par 5, et c’est encore autre chose de l’être par 5 personnes, approuvées par 15 autres. On se retrouve alors face à une masse, face à une armée. C’est ce qu’il y a de plus déstabilisant. » La permanence, c’est ce que Yannick Chatelain résume par « Internet n’oublie pas. » Quant à l’aggravation, elle est essentiellement liée au fait que les pulsions agressives s’expriment de façon beaucoup plus élaborée et désinhibée lorsqu’elles sont formulées en groupe ou de façon anonyme, ce que permettent les nouvelles technologies.

Un rapport à l’autre déshumanisé

Autre particularité de l’hyper-connexion ? L’effacement des frontières, entre le public et le privé, le personnel et le professionnel, et pour les ados, entre l’école et la maison. Là où l’enfant pouvait auparavant se sentir en sécurité, chez lui, le danger est venu s’immiscer. « Il n’y a plus de limites, se désole Yannick Chatelain. Même à la maison, l’enfant continue d’être poursuivi par celui qui lui pose des problèmes dans la cour de récré. Sans oublier que derrière son ordinateur ou son téléphone portable, le harceleur n’a pas besoin d’être physiquement plus fort pour intimider sa victime. » Ce qui explique que certains adolescents, dont on n’aurait jamais pensé qu’ils puissent intimider un camarade, se retrouvent aujourd’hui dans le camp des harceleurs.

Mais si les désinhibitions participent à l’engrenage de cette violence, les nouvelles technologies provoquent aussi une déshumanisation des rapports entre les hommes, et donc, entre les jeunes. Leurs rapports sociaux vont aujourd’hui aussi vite que sur internet. « En une journée, constate Jean-Charles Nayebi, un adolescent est capable de sortir avec deux personnes différentes et d’avoir rompu avec elles dans la foulée. » Car pour certains d’entre eux, il suffit de changer de statut Facebook pour changer de partenaire.

Pour Yannick Chatelain, le principal problème du web réside surtout dans la distance qu’il met à l’autre. Une distance qui neutralise l’empathie. « Lorsque vous blessez une personne en face de vous, que vous lui faites mal, vous le voyez tout de suite, et vous pouvez avoir de la souffrance pour lui. Avec les nouvelles technologies, la souffrance de la victime n’est pas vue par le harceleur, et c’est ce qui lui permet d’aller de plus en plus loin. Il suffit de voir les mails parfois très agressifs que l’on s’envoie entre adultes. Nous avons nous-mêmes du mal à les gérer. Pour un enfant de 13 ou 15 ans, ce type de propos violents, agressifs, disqualifiants, sont émotionnellement impossibles à gérer. »

Parents : un rôle de vigie essentiel

Mais comment expliquer que les parents tombent des nues lorsqu’ils découvrent que leur enfant est la victime, ou l’auteur, de cyber-harcèlements ? « C’est tout simplement parce que c’est la première fois, dans l’histoire de l’humanité, que la génération d’en-dessous a un usage et une maîtrise des technologies, et donc une forme de savoir, supérieure à la génération qui est censée lui enseigner l’utilisation de ces outils, analyse Yannick Chatelain. » Bien conscients de cette problématique, les spécialistes restent néanmoins convaincus que les parents, même s’ils ne maîtrisent pas l’outil numérique, ont un rôle à jouer.

« La première chose que les enfants doivent apprendre, estime le spécialiste, c’est à respecter l’image d’autrui. Ils n’ont absolument pas conscience que l’image de leurs camarades ne leur appartient pas et qu’ils n’ont pas le droit de la diffuser via les nouvelles technologies. » Pour le psychologue Jean-Charles Nayebi, c’est aussi un rôle d’accompagnement qui doit être pris. « Les parents doivent être au courant des activités numériques de leur enfant. Lire son blog ou son profil Facebook, ses commentaires, et en parler avec lui s’il y a des choses qui posent problèmes. Les enfants ne doivent pas être seuls face à l’outil numérique, et savoir qu’ils peuvent parler à leurs parents en cas de souci. » Un accompagnement qui peut aussi s’appuyer sur certaines règles de vie : pas d’ordinateur dans la chambre avant 15 ans, pas de connexion passée une certaine heure… Et pourquoi ne pas leur interdire, tout simplement ? « Ce n’est pas une solution, affirme Jean-Charles Nayebi. Les enfants vont devoir utiliser les outils numériques toute leur vie et c’est aujourd’hui qu’il faut qu’ils apprennent à le faire. Ils doivent en connaître les travers comme les avantages. D’autant que c’est un savoir qu’ils devront à leur tour transmettre. L’éducation d’aujourd’hui passe aussi par l’éducation numérique. »

Quelle place pour l’école ?

Les parents réfractaires aux nouvelles technologies ou trop dépassés aimeraient pouvoir se reposer sur l’école, lieu de tous les apprentissages. D’ailleurs, certains s’indignent que le collège ne se soit pas rendu compte que leur enfant était harcelé. « Il ne faut pas être naïf, met en garde le psychologue, avec l’augmentation des effectifs dans les classes, même les profs les plus sensibles sont rendus à avoir un fonctionnement machinal. Ils n’ont pas le temps de faire de la psychologie ou de la médiation sociale. Pour repérer un harcèlement, il faudrait que le prof soit sensible à ces problématiques, qu’il se rende compte, parmi sa classe de 30 ou 40 élèves, que l’un d’eux a subitement changé de comportement, puis qu’il ait le temps d’aller vers lui. Cela fait trop de “si”. On ne peut pas compter sur l’école pour tout. On voudrait faire un lieu de vie de ce lieu d’apprentissage, mais avec si peu de moyens, c’est impossible. »

Jean-Charles Nayebi milite surtout pour plus de prévention à l’école. Comme on le fait déjà pour la drogue, l’éducation sexuelle ou encore la prévention routière, il aimerait que des séances de prévention consacrées à l’usage des nouvelles technologies soient dispensées. « Certains pensent qu’il faut demander aux personnes de Facebook de gérer elles-mêmes la modération. Mais on apprend dans la foulée que Facebook, aujourd’hui interdit aux moins de 13 ans, souhaite s’ouvrir aux 9-13 ans. On ne peut pas compter sur les industriels pour faire de la prévention. » Et ce, d’autant plus que l’on sait aujourd’hui que chez les 8-12 ans, un enfant sur cinq a déjà créé son compte sur le réseau, le plus souvent avec l’accord de ses parents (Source : Sondage TNS Sofres réalisé pour la CNIL et l’association e-enfance, juillet 2011).

Yannick Chatelain reste quant à lui optimiste pour demain. « Les ados d’aujourd’hui sont ce que l’on appelle des générations natives. Elles sont nées avec internet, en ont subi les difficultés. Je pense que dans l’éducation qu’elles donneront à leurs enfants, elles trouveront les bons mots. »

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